Month: January 2017

Chroniques d’une Amérique Trumpienne.

Bon, je sens comme une inquiétude. Vous vous demandez comment se passe notre survie dans l’Amérique du 45ème président. Et bien, on continue à vivre gentiment. Les panneaux Trump sont toujours plantés fermement dans les jardins de certaines maisons. La Louisiane nous offre les premiers bourgeons du printemps au mois janvier. Le soleil brille, tout va bien. On a bien l’impression de vivre dans un pays qui vit une crise historique mais aucun vent de révoltes ne vient perturber notre jolie campagne louisianaise.

Ceci dit, la Nouvelle Orléans a tenue – fièrement – une “Women March”. Nombre de voiture brûlées : zero. Nombre de vitrines cassées : zéro. Incompréhensible 😉

Notre quotidien suit son cours et en voici quelques épisodes :


Restorative_Discipline_360x240Lasie et Masie sont deux jumelles de 12 ans qui sont dans ma classe de 6ème. La mode du moment ici, est de donner des prénoms similaires aux jumeaux. Du coup, j’ai aussi des jumelles qui s’appellent Mya et Marlee et d’autres prénommées Mykeria and Mykayla. Pas très pratique à la maison j’imagine.

Lasie et Masie sont très bavardes et plutôt insolentes en ce moment. Du coup, je demande à voir la maman. Cette dernière, mère au foyer, se rend rapidement disponible. La trentaine, afro-américaine, ancienne élève de ce même collège, cette dame chaleureuse et mère de quatre enfants semblent prendre leur éducation aux sérieux.

Nous parlons des qualités de ses filles. Elle évoque quelques soucis à la maison, s’arrête un instant et dit “Je ne sais pas si c’est lié mais, les filles ont récemment perdu leur cousin. On lui a tiré dessus le mois dernier.” Je la regarde et je dis dans un anglais impeccable “ah … euh … oui, peut être”.


Autre réunion, autre enfant. Abdullah est un enfant d’origine yéménite souvent incontrôlable en classe. Je rencontre la mère et la grande soeur de 20 ans. La soeur est là pour traduire car la maman ne parle que l’arabe. J’explique la situation à la soeur sour le regard de l’assistante principale et de la conseillère d’orientation. La soeur traduit au fur et à mesure. Ca fait bizarre d’entendre de l’arabe, ça donne un petit côté exotique à cette réunion qui se veut très solennelle.

Donc je résume, le prof de français (moi) explique la situation à la soeur en anglais, qui traduit en arabe. La maman semble désolée mais plutôt impuissante. Abdullah, présent dans le bureau, se sent pousser des ailes et commence à plaider sa cause devant un parterre d’adultes prêts à le cuisiner. Un élan coupé en plein vol par sa soeur qui l’interrompt sans ménagement. “De toute façon, tu sais ce qui va se passer. Quand papa va revenir de son voyage, il va te battre. Alors, il faut que tu arrêtes.”

L’argument de la violence corporelle a fait mouche dans l’assemblée et je n’ai même pas levé la tête pour voir les têtes de mes collègues acquiescées. Je crois que j’ai passé trop de temps en Louisiane car, à ce moment là, l’idée de taper ce môme me semblait tout à fait valide. Douce Europe, attend moi, j’arrive.

Petits rappels des établissement qui autorisent les punitions corporelles en 1917, euh pardon en 2017. Des chiffres qui nous aident à comprendre la peine de mort. C’est vrai : que reste-t-il quand on fait une grosse grosse bêtise? Quand tous les coups de bâton ont échoué? La peine mort. CQFD 😉

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push upAlice a commencé un remplacement dans un nouvel établissement, en charge d’une classe de CM1. Au hasard de son emploi du temps, elle tombe sur un cours de sport, façon Sud des Etats Unis. Des élèves de 6 ans en ligne, en train de faire des pompes et et des abdos. Alice : “A un âge où ils sont sensés faire de la motricité, ils leur font faire de la musculation”.


Cette semaine il y avait le Festival On The Bayou qui présentait notamment un film intitulé “Zachary Richard, Cajun Heart”. Une émotion palpable dans la salle pour ce film qui met en avant la culture cajun et surtout l’histoire des acadiens.

Zachary est une célébrité en Louisiane mais surtout au Canada. Dans ce film, on le voit partir sur les traces de ses ancêtres, de la Nouvelle Ecosse jusqu’en Louisiane.

A la fin du film, le réalisateur canadien, Phil Comeau, était présent pour répondre aux questions du public. Ce dernier a pris le parti de parler un maximum en français quitte à négliger un peu les “anglophone monolingue” dans la salle. A côté de moi, je sens mon ami et collègue du Codofil sourire : “Ca Mikaël, c’est ce qu’on appelle de l’activisme francophone!”.

USA : des enseignants pieds et poings liés

Il est 15h30 précisément quand je rentre dans ma salle de classe. Je viens de terminer ma dernière surveillance de couloir et à 15h31, je m’assois à mon bureau, j’attends mes collègues.

La veille au soir, j’avais envoyé un mail commun leur demandant de me rejoindre dans ma classe : “Il faut gentiment faire comprendre à notre super-intendante que les décisions qu’elle prend sont néfastes pour nos élèves. Rejoignez-moi dans ma classe, on parlera de tout ça.”

 Au mois d’Octobre dernier, la dites “super intendante” avait pris la décision de rallonger la journée d’enseignement et ce, jusqu’aux vacances de Noël. La raison : remplacer les quelques cours manqués lors des inondations du mois d’août. Une décision aberrante dans un système américain déjà surchargé sans récréation et presque sans pause repas.

 Noël arrive et je vois Ms Kidder (collègue de maths) débouler dans ma classe. “Mikaëll!! Tu as vu tes mails!? Regarde tes mails!! Ils prolongent la réforme!! Il faut que tu leur envoies un autre mail”. En prenant cette décision, la super-intendante a complètement ignoré le point de vue de tous les enseignants et parents de sa région.  Comme investi d’une pseudo-mission, j’envoie un autre email à notre grande chef et je mets encore une fois l’ensemble de mes collègues en copie. Le ton monte et je me vois menacer de sanctions disciplinaires.

Ici les enseignants n’ont JAMAIS l’opportunité de se rassembler. Très pratique pour les dirigeants. Il n’y a ni pause, ni récréation, ni repas en commun pour communiquer. Alors, je propose d’organiser ma propre réunion, une première pour moi. Comprenez moi bien, je n’ai jamais été syndiqué, jamais participé à une grève de ma vie. Choqué par l’absence totale d’action sociale de mon pays d’accueil, je me hasarde et comble le silence pesant de mes collègues.

Il est 15h45, je suis toujours à mon bureau, dans le calme olympien d’une salle de classe sans élèves, j’attends. J’attends et je comprends que personne ne viendra. Plusieurs collègues étaient venus me voir un peu plus tôt : “Tu sais, ici les gens ne veulent pas prendre le risque de perdre leur travail”, ” Tu sais on est pieds et poings liés”. Une autre prof m’avait fait passer une note par élève qui disait “Bravo pour ce que tu fais pour nous”.

 

Un article intitulé “Des professeurs sans voix et sans pouvoir” (“Teachers voiceless and powerless” by Esther J Cepeda) nous explique que les enseignants (américains) ont l’impression de ne pas avoir le droit de discuter des problèmes de leur système scolaire. Des notes élevées dues à la pression des parents, des tests standardisés à outrance, des rythmes de travail aberrants. Les enseignants ne peuvent pas se plaindre – nous explique l’auteur – ils doivent endurer avec force et dignité pour maintenir le respect de leurs pairs, de leur supérieurs, des élèves et de leur communauté. 

Certains enseignants brisent cependant le silence en donnant des témoignages anonymes comme celui paru dans l’article Valérie Strauss dans le Washington Post. Elle raconte : “Enseignant : Pourquoi J’ai honte de faire partie de ce système” et “je reste anonyme par peur des représailles”.

Oui, ce sont bien les Etats Unis et oui c’est le 21ème siècle.

Amis parisiens, mes frères banlieusards, levez le menton la prochaine fois qu’une grève SNCF vous collent le visage contre la vitre d’un train. Le progrès social a un prix, je le comprends mieux maintenant. L’éducation publique américaine continue à creuser son trou; un gouffre dans lequel des milliers d’enseignants motivés évoluent, dans un silence de plomb, pieds et poings liés.

 

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