USA : des enseignants pieds et poings liés

Il est 15h30 précisément quand je rentre dans ma salle de classe. Je viens de terminer ma dernière surveillance de couloir et à 15h31, je m’assois à mon bureau, j’attends mes collègues.

La veille au soir, j’avais envoyé un mail commun leur demandant de me rejoindre dans ma classe : “Il faut gentiment faire comprendre à notre super-intendante que les décisions qu’elle prend sont néfastes pour nos élèves. Rejoignez-moi dans ma classe, on parlera de tout ça.”

 Au mois d’Octobre dernier, la dites “super intendante” avait pris la décision de rallonger la journée d’enseignement et ce, jusqu’aux vacances de Noël. La raison : remplacer les quelques cours manqués lors des inondations du mois d’août. Une décision aberrante dans un système américain déjà surchargé sans récréation et presque sans pause repas.

 Noël arrive et je vois Ms Kidder (collègue de maths) débouler dans ma classe. “Mikaëll!! Tu as vu tes mails!? Regarde tes mails!! Ils prolongent la réforme!! Il faut que tu leur envoies un autre mail”. En prenant cette décision, la super-intendante a complètement ignoré le point de vue de tous les enseignants et parents de sa région.  Comme investi d’une pseudo-mission, j’envoie un autre email à notre grande chef et je mets encore une fois l’ensemble de mes collègues en copie. Le ton monte et je me vois menacer de sanctions disciplinaires.

Ici les enseignants n’ont JAMAIS l’opportunité de se rassembler. Très pratique pour les dirigeants. Il n’y a ni pause, ni récréation, ni repas en commun pour communiquer. Alors, je propose d’organiser ma propre réunion, une première pour moi. Comprenez moi bien, je n’ai jamais été syndiqué, jamais participé à une grève de ma vie. Choqué par l’absence totale d’action sociale de mon pays d’accueil, je me hasarde et comble le silence pesant de mes collègues.

Il est 15h45, je suis toujours à mon bureau, dans le calme olympien d’une salle de classe sans élèves, j’attends. J’attends et je comprends que personne ne viendra. Plusieurs collègues étaient venus me voir un peu plus tôt : “Tu sais, ici les gens ne veulent pas prendre le risque de perdre leur travail”, ” Tu sais on est pieds et poings liés”. Une autre prof m’avait fait passer une note par élève qui disait “Bravo pour ce que tu fais pour nous”.

 

Un article intitulé “Des professeurs sans voix et sans pouvoir” (“Teachers voiceless and powerless” by Esther J Cepeda) nous explique que les enseignants (américains) ont l’impression de ne pas avoir le droit de discuter des problèmes de leur système scolaire. Des notes élevées dues à la pression des parents, des tests standardisés à outrance, des rythmes de travail aberrants. Les enseignants ne peuvent pas se plaindre – nous explique l’auteur – ils doivent endurer avec force et dignité pour maintenir le respect de leurs pairs, de leur supérieurs, des élèves et de leur communauté. 

Certains enseignants brisent cependant le silence en donnant des témoignages anonymes comme celui paru dans l’article Valérie Strauss dans le Washington Post. Elle raconte : “Enseignant : Pourquoi J’ai honte de faire partie de ce système” et “je reste anonyme par peur des représailles”.

Oui, ce sont bien les Etats Unis et oui c’est le 21ème siècle.

Amis parisiens, mes frères banlieusards, levez le menton la prochaine fois qu’une grève SNCF vous collent le visage contre la vitre d’un train. Le progrès social a un prix, je le comprends mieux maintenant. L’éducation publique américaine continue à creuser son trou; un gouffre dans lequel des milliers d’enseignants motivés évoluent, dans un silence de plomb, pieds et poings liés.

 

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  14 comments for “USA : des enseignants pieds et poings liés

  1. Pauline
    January 8, 2017 at 12:58 am

    Pour moi ce n’est même pas imaginable… moi qui ai régulièrement manifesté mon opposition à des réformes aberrantes par la grève, j’ai du mal à imaginer que vous n’ayez même pas le droit de vous réunir… Au 21e siècle, je ne pensais pas que cette liberté pouvait être bafouée dans un pays aussi moderne que les États Unis.
    Merci de nous ouvrir les yeux sur cette triste réalité !
    Plein de bisous et bonne année à vous 4

  2. Amélie
    January 8, 2017 at 4:29 am

    Effectivement en France on peut manifester son mécontentement en faisant grève, en se réunissant ou en manifestant. Mais sont-ils écoutés ??? Quand tu vois comment sont passées toutes les réformes de l’éducation ces dernières années. D’ailleurs, depuis une semaine, on lit partout qu’en quelques années le nombre de professeurs démissionnant de l’éducation nationale a doublé!!
    C’est moins pire qu’aux Etats-Unis bien sûr mais je crois qu’on n’a pas droit de leçons à donner….
    Courage et continue à faire ton petit français contestataire!!!!!!!!!!

    • Profile photo of Mikael
      January 8, 2017 at 9:26 am

      A l’inverse Amelie, je pense que nous avons, francais, europeens, enormément de leçons à donner. Nos difficultés actuels ne doivent pas nous faire oublier le chemin parcouru. D’enormes avancées sociales qui ne sont pas arrivées du jour au lendemain. Il n’est pas dans notre nature d’exprimer cette fierté en France, et nous n’avons souvent pas le recul necessaire pour evaluer notre chance. Neanmoins, je travaille dans un pays où le progres social est etouffé, comme ignoré, et ce n’est pas beau à voir surtout quand des enfants sont en jeux.
      Merci pour tes messages Amelie. Je rentre bientot au pays. Celui des droits de l’homme et du saucisson sec.

  3. Denis
    January 8, 2017 at 7:45 am

    Je confirme, bien tristement, cette analyse : je vis au quotidien l’école américaine.

  4. Bénédicte
    January 8, 2017 at 4:06 pm

    Impressionnant. Bravo pour cet article. Bravo pour tes actions. Oui aux avancées sociales!

  5. Martine
    January 9, 2017 at 3:21 am

    J’aimerai pouvoir ajouter ma voix, ici depuis 32 ans. La peur est en moi. En general, j’ai trop peur de lire ces articles car c’est notre vie, notre realite de tous les jours. Mais pouvoir lire, c’est aussi pouvoir entendre. Moi, j’ai aussi connu les eleves contestataires qui se sont organises pour garder leur prof. de francais que la direction allait liquider. Ca a marche il y 7 ans. Ca n’a pas marche l’ete dernier quand ils ont ferme mon poste. Il ya a aussi l’abime entre les nouveaux profs de francais et nous qui sommes la depuis une generation. Un abime qui empechent le dialogue… Dommage.

    Je suis interessee d’entendre ta voix, Mikael, car je n’ai pas l’experience europeene. Des fois, mon frere qui te suit aussi, discute avec moi de ce qu’il apprend par toi sur les conditions d’enseignement. La, je suis dans ma 33ieme annee, et je n’ai jamais tant travaille. C’est intense. On commence a 7h et je n’arrete pas avant 1h45 avec 15 minutes de lunch et c’est tout. Je change de langue a chaque classe car comme le francais est remplace par l’espagnol, j’enseigne aussi l’espagnol en ligne, l’histoire de l’art, et la preparation a l’examen d’entree a l’universite ACT Prep. Dans mon ancienne ecole dans la campagne cadjinne, les eleves font leur deux ans de francais en ligne en un an. Un cours de grammaire, sans plus.

    J’ai observe l’annee derniere que les eleves au lycee etaient aussi dans l’empechement de parler librement. Baillones en quelque sorte. J’etais dans une ecole de blancs tres republicains. Cette annee, j’enseigne principalement dans une ecole noire dans la pauvrete qu’on appelle ici “welfare”. Quand on a du temps libre parce que la moitie de la classe sont en rassemblement, les eleves de la classe parlent de l’armee, des Marines, et de l’Air Force parce que ca va leur payer leurs etudes et leur maison. La pauvrete est terrible ici. Et moi, je reste bouche bee en entendant tous ces jeunes gars noirs qui signent leur avenir a 16, 17 ans. Je leur donnerai mon avis si ils me le demanderai. Et j’ai donne mon avis a une classe qui voulait justement faire des discussions. Un fusil dans chaque maison, non. Parler de Trump, je ne peux pas, je suis enseignante…

    Merci de me donner l’occasion d’exprimer ma voix. Venez manger a la maison…

    • Profile photo of Mikael
      January 9, 2017 at 1:33 pm

      Merci pour ton retour Martine.
      Je suis ravi que tu puisses partager ton expérience ici.
      32 ans aux Etats Unis, c’est une belle histoire, une aventure et j’admire ton engagement.
      A bientôt!

  6. Urs
    January 9, 2017 at 12:19 pm

    J’ai lu vos témoignages avec émotion bien que je ne suis pas personnellement concerné.
    J’enseigne en Suisse et les conditions de travail sont relativement confortables. Malgré ça, la majorité des profs est syndiquée et le syndicat suit de près les tentatives de certains politiciens d’instaurer des “mesures d’économie”. Si elles ne peuvent pas toujours être empêchées, on arrive quand-même à freiner le démantèlement de nos structures d’enseignement.
    Si seulement plus d’enseignants avaient le courage d’exprimer leurs opinions, ça pourrait donner un effet de boule de neige qui écrase les tentatives d’intimidation.

    Je sais qu’il est facile de donner des conseils quand on est loin du danger, mais je tiens surtout à exprimer ma solidarité avec les enseignants qui luttent pour continuer à exercer leur métier qui est fondamental pour la santé de la démocratie.

    • Profile photo of Mikael
      January 9, 2017 at 1:37 pm

      C’est passionnant ces différences culturelles et sociales d’un pays a l’autre. Je suis ravi d’avoir ton point de vue depuis la Suisse. Bonne continuation a toi!

  7. Martine
    January 10, 2017 at 6:25 am

    Pas de quoi. C’est mon beau-frere qui a commente de Suisse! A bientot. martine.

  8. Denis
    January 16, 2017 at 6:53 pm

    Hello, Pedro, (MKL), Alice!
    Les mentalités changent lentement…
    Petit jeux de quelle période parle-t-on dans ce petit texte : aujourd’hui ? hier ? il y a50 ans ? 100 ans ? 150 ans ?
    1. During the – – – – – – – Period, families made fortunes in cotton and sugarcane. It appeared to many that an education was not required to earn a comfortable living.
    2. Policians quicky picked up on this lack of enthusiasm.
    3. Since voters didn’t feel the need for a strong educational system. The legislature didn’t wish to spend what little money it had to develop one.
    4. Few public schools were built.

    Amitiès et à très bientôt

    • Profile photo of Mikael
      January 16, 2017 at 7:57 pm

      J’imagine que ce texte a été écrit il y a bien longtemps. Une réalité immobile qui fait bien peur. Les dirigeants américains ont-ils un intérêt à avoir une système éducatif efficace? Aujourd’hui plus qu’avant?
      Ca n’a pas l’air d’être le cas.

      Merci collègue et à TRES bientôt :)

  9. January 29, 2017 at 8:22 pm

    Un très beau post, réaliste et mesuré.
    Il y a quelques jours, dans mon école, on a eu une journée de “collaboration”, remplacés par des subs, pour… rentrer dans le système toutes les données des tests sous lesquels nous croulons (et les corriger éventuellement).
    Tests qui d’une part sont inutiles car ils nous confirment ce qu’on sait déjà des élèves qu’on a tous les jours, et d’autre part ne servent à rien car avec tout le temps que ça prend, on prive les enfants d’un nombre considérable d’heures d’enseignement.
    Je ne me plains pas, ce que je vis n’est rien à côté de mes collègues de maths ou d’ELA, moins payées que moi en plus…
    Tu sais pourquoi on le fait ? Parce que déjà notre principale, qui est un très bon manager, très bienveillante, très humaine, sera mal notée si nous ne plions pas.
    Mais aussi, en l’absence d’action et d’habitudes syndicales (dont je reconnais qu’en France elles sont parfois un peu exagérées) mes collègues ne comprennent pas que la seule défense possible ne peut être que collective. Certaines montent au créneau, seules, et se font taper sur les doigts.
    Oui tu peux être viré ici, pour très peu.
    Alors elles ne recommencent pas.
    Ce que tu as fait là Mikaël, c’est très bien. C’est le début, c’est l’idée. Un jour ça viendra…

    • Profile photo of Mikael
      January 29, 2017 at 8:46 pm

      Merci pour tes commentaires. Toujours aussi bienveillant. A bientôt!

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